Khadidiatou

 


Moi, Khadidiatou la sénégalaise, où étais-je au milieu de tout ce monde ? Eh bien perdue. Parce qu’on a
à peine le temps de découvrir que les femmes se font tuer par centaines chaque jour qu’on nous
rappelle que des groupes ethniques entiers sont massacrés de gauche à droite, juste parce qu’ils croient
et aspirent à quelque chose qui leur est propre, parce qu’ils ont une identité. L’identité. C’est la
première chose qu’on remet en question une fois à Mostar. Qui sommes-nous réellement aux yeux des
autres ? Et pour nous ? Et puis on s’oublie, nous et nos préjugés. On y repense à deux fois maintenant.
On se dit que ceci n’est pas si catastrophique que ça, qu’en fait lui n’a peut-être pas tort, qu’elle a des
raisons derrière sa conduite. Et vous savez quoi ? C’est une fois notre cerveau perturbé, lorsque les
idées bouillonnent et surgissent de nulle part, que la vraie expérience UWC commence. Une torture en
soit. C’est là où nos valeurs ne sont plus nôtres, mais bien celles de tout un cercle…. Celles des Humains.
Bien sûr à Mostar on parle développement, on parle paix aussi. Très souvent d’ailleurs. Et la fatidique
question : le rôle de la femme et de la jeunesse dans ce processus de création et de maintien d’une paix.
D’un côté une entité sous-cotée, menée en dérision par un système qui cherche à l’étouffer afin
d’imposer sa grandeur, de l’autre des millions de jeunes sénégalais –soyons d’ailleurs fous, disons
africains, voir plus- qui arrivent sur ce monde démunis de tout ce qui pourrait faire d’eux des «grands »,
une jeunesse bafouée dans sa candeur, qui n’attend que la chance. Souvent que veut-elle ? Partir,
s’envoler vers d’autres horizons à la quête d’un monde meilleur. Bien sûr le jeune ou la femme un jour
où l’autre reviendra sur sa terre. On y peut rien, notre Afrique nous rappelle toujours à elle, elle nous
sèvre sans réellement nous sevrer. Mais lorsqu’on y retourne, on oublie ce qui hier nous a bâti et nourri:
notre culture, son sens et sa magnificence. Parce que là est notre problème. SI développement et paix
durable il doit y avoir, il faut que cela se fasse en tenant compte de qui nous sommes, ce que nous ont
légué les femmes de Nder, fières et braves, Aliin, dont le noble côté rebelle marque et plus récemment
le Capitaine Mbaye Diagne, vaillant, fier de ses idéaux et prêt à tout pour les défendre. Nos héros à nous
qui arpentent les pages de notre histoire mais qu’hélas, nous ne glorifions pas assez. Bien sûr, lire leur
histoire et ne pas agir en connaissance de causes serait vain. Si nous tenons réellement à ce que quelque
chose évolue, nous devons nous en donner les moyens. C’est ce que fait Madame Diagne tous les jours,
s’inspirer des actions et sans doute des idéaux du défunt Mbaye. Elle a eu foi en moi, en Nancy et
espérons-le à des centaines d’autres jeunes femmes, rwandaises comme sénégalaises à qui elle ouvre
des portes inespérées. Parce que sans Madame Diagne, Mostar pour moi n’aurait été qu’une utopie.

En quittant Mostar, si j’ai murmuré « enfin », c’était surtout parce que, comme Mbaye, c’était à mon
tour d’essayer d’apporter ma pierre à l’édifice. Peut-être pas une pierre aussi écrasante que la sienne,
mais une pierre tout de même qui aura, j’en suis persuadée, son effet.

 

 

En mai 2017, je recevais mon diplôme au Collège du Monde Uni de Mostar. En esquissant un sourire,
«enfin», soufflai-je.
Lorsqu’on arrive à Mostar, on se rend compte de oh à quel point le monde est petit. On découvre aussi
qu’il est immense. Puis le simple fait de se rendre compte de cette perplexité unique nous… «casse les
ailes» comme on dirait en Wolof, ma langue maternelle. Si un jour on m’avait dit que de mon collège
rufisquois je me serai retrouvée dans un lycée bosnien, j’aurai souris. J’aurai eu peur mais avec le
sourire. De la Bosnie-Herzégovine, je ne connaissais que Sarajevo et son drame. Puis on y va, on apprend
que les gens y ont aussi leurs souffrances, que ce qui semble naturel chez nous parait irréalisable chez
eux, et vice-versa. On apprend aussi que le monde n’est pas aussi gris qu’on le pensait, parce qu’à
travers chacun des cent deux élèves de ma promotion (et les centaines d’autres des promotions
suivantes et précédentes) il y a une petite éclaircie lorsqu’ils défendent ce en quoi il croit. Ils ont la foi et
le courage… beaucoup de courage.

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